La part manquante... - Cath. An.
        
La part manquante...
Nous avons vu cette structure au loin. J’ai ressenti un appel vers elle, profond et inquiétant.
Nous étions perdus au milieu de quelque part, et – encore une fois – je t’ai demandé de me suivre vers un inconnu. Vers cette ruine à ciel ouvert. Inachevée, laissée à un stade incomplet de sa construction.

Interpellée par cette présence improbable et imposante, je me sentais comme cette dernière : isolée dans un cet horizon dénudé, enveloppé par le vide.
Tu es parti en « repérage », à défaut de trouver une force d’y aller de par moi-même.
Tu ne comprenais pas de quoi j’avais peur. Ces vieilles pierres étaient figées. En soi elles étaient inoffensives. Le danger je ne le voyais pas en elles, mais en moi.
Je t’ai donc laissé aller vers ce petit bout d’édifice tandis que je restais en retrait. Je commençais à ressentir une brûlure et une fièvre inconnues.

Je te regardais ainsi, apprivoiser cette ruine. Tu la contournais, tu en faisais le tour tranquillement. En te voyant de la sorte, je me disais que tu ne te rendais pas compte de cet invisible qui t’encerclait, qui enveloppait ce lieu nous mettant face à notre part manquante.
Je voyais de la lumière, des crépitements lumineux autour de toi et de l’édifice. Tel un autel avec un sacrifice attendant son offrande. Avec le ciel comme toit du monde et l’horizon pour témoin.
Je ne comprenais pas ces images qui s’offraient à moi, je ne ressentais que ce vide intérieur qui me brûlait. Et cette exigence qui émanait de cet édifice.
C’était comme si cet édifice était là pour révéler nos fêlures, nous offrant deux manières de nous y confronter : se blottir en son sein ou la gravir. Dans un cas comme dans l’autre, elle nous mettait face à notre part manquante. Cette structure fragile avec laquelle il nous faut tenir debout. Quoi qu’il se passe.


Je sais bien que nous ne voyions pas la même chose. Tu ne devais y voir qu’un bâtiment délaissé, usé par le vent et le temps qui passe, au mieux tu t’interrogeais sur cette escalier menant nulle part – là où j’y voyais un accès pour le toit du monde. Et l’endroit de mon vide.
Je suis convaincue que toi comme moi nous portons en nous des choses – invisibles. Des choses de l’ordre de l’indicible. Nous sommes des êtres avec des parties de nous manquantes. Nous tentons soit de les combler, soit de vivre avec le creux qu’elles nous laissent. Cette part manquante, c’est un peu comme un morceau de nous, emporté ailleurs et déposé quelque part.

Je me suis rapproché, lentement, et j’ai remarqué qu’un pilier était fragilisé. Abîmé. Laissant un vide telle une blessure béante, ouverte.
De ton côté, je te voyais te mettre face à l’escalier. Tu devais te demander si tu devais monter ou pas. J’avais peur de ce que tu trouverais là-haut. De cet obstacle à franchir sur la dernière marche. Mais cela ne regardait que toi. Savoir si tu voulais aller chercher ou non ta part manquante.

Tu as gravi les marches, une par une, laissant ces dernières te mener vers ton invisible. Tu t’es hissé sur le toit lentement.
De mon côté, je restais près du pilier écorché. Je me suis allongée près de lui. Laissant son creux me combler.

Aux alentours, le silence nous accompagnait. Et quelques éclats de lumières.
Chacun de notre côté, nous avons choisi l’endroit pour rencontrer notre part manquante.



*


Des semaines plus loin, j’avais les photos devant moi. Bien sur, je ne voyais pas ces éclats de lumière, ces flammes. Restait cependant, la force de ces instants.

Je me suis dit que nous avions le choix. Encore.
Soit je brûlais définitivement les négatifs et je laissais ces images et ce moment dans le creux de ce qu’elles avaient révélé. De finir en quelque sorte le travail du temps, avec un geste final. Et de faire disparaître définitivement cette ruine à ciel ouvert.
Soit je trouvais un moyen de retranscrire ce que nous avions vécu. Et d’offrir un morceau de cette histoire.


- Images extraites d'une série de 10. -
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